La douleur était une entité vivante. Elle ne se contentait pas de vibrer au bout de ses nerfs ; elle habitait chaque parcelle de sa chair, un parasite brûlant qui pulsait au rythme de son cœur. La première chose qu'il perçut, avant même la lumière, avant même le son, fut cette douleur. Une absence douloureuse à son épaule gauche, un membre fantôme qui hurlait son existence dans le néant.
Il ouvrit les yeux. Ou du moins, il tenta de le faire. Sa paupière droite était collée par un liquide visqueux et froid. De l'œil gauche, il ne vit qu'un flou rougeâtre et sombre.
L'odeur faillit le faire perdre à nouveau connaissance. Une puanteur d'hydrocarbures, de rouille, de chair en décomposition et de produits chimiques âcres lui emplit les narines, lui brûlant la gorge. Il toussa, un spasme douloureux qui secoua tout son corps. Autour de lui, le sol était instable, composé de débris métalliques. Des entrailles de machines, des carcasses de véhicules, des monceaux de câbles et de circuits imprimés formaient un paysage chaotique et acéré qui s'étendait à perte de vue sous un ciel jaunâtre et pollué.
Il était dans une décharge. Une décharge de la taille d'une mer, dont les vagues étaient des montagnes de ferraille.
Il tenta de se redresser, s'aidant de son unique bras. Le bras droit. Il le regarda, sale, couvert d'ecchymoses, mais fonctionnel. Il appartenait à un jeune homme, mince, aux muscles fins mais dessinés par un effort récent. Ses vêtements n'étaient qu'une combinaison déchirée, d'un gris uniforme taché de noir et de rouille. Aucun insigne, aucun patch, aucune indication.
La panique le submergea.
Qui était-il ?
Il fouilla sa mémoire, un puits vide et froid. Rien. Pas un nom, pas un visage, pas un souvenir d'enfance, pas même le goût d'un aliment. Juste le vide. Un abîme blanc et silencieux. Il ne savait pas d'où il venait, ni comment il était arrivé ici. Il ne savait même pas depuis combien de temps il était là, inconscient parmi les détritus. La seule certitude était cette douleur à l'épaule, là où son bras aurait dû être. La blessure était cautérisée, grossièrement scellée par la chaleur, comme si on la lui avait arrachée, pas coupée.
Des larmes de rage et de désespoir lui montèrent aux yeux, mais il les refoula. Pleurer ne lui rendrait pas la mémoire. Pleurer ne le sortirait pas de cet enfer.
C'est alors que la décharge parla.
Un bourdonnement grave, presque inaudible, naquit au creux de son crâne. Il n'était pas un son, mais une vibration, une pulsation. Il tourna la tête, confus. Le bourdonnement s'intensifia, se scindant en une myriade de voix silencieuses. C'était un chuchotement de machines, un langage de circuits et de courants.
Saisi d'une impulsion incontrôlable, il tendit la main droite vers un morceau de câble arraché qui pendait d'une carcasse de servo-crâne à moitié écrasée. Le contact de ses doigts sur la gaine de plastique usée fut une décharge.
Il sentit le câble. Il sentit le cuivre à l'intérieur, pur et conducteur. Il sentit l'isolation, fragile et craquelée. Il sentit le flux fantôme de l'électricité qui ne circulait plus, mais qui pouvait à nouveau couler. Et dans son esprit, l'image du câble se superposa à une certitude : il savait comment le réparer. Il savait comment le rendre entier, comment chasser l'oxydation, comment le faire à nouveau crépiter de vie.
C'était absurde. C'était impossible. Et pourtant, la connaissance était là, aussi réelle que la douleur à son épaule. Il lâcha le câble, effrayé. Le chuchotement diminua, mais ne cessa pas complètement. Il restait là, en arrière-plan de sa conscience, un bruit de fond permanent émanant de la montagne de ferraille.
Il se leva, chancelant sur ses jambes. L'effort le fit vaciller, mais il tint bon. Il ne pouvait pas rester là. Il devait comprendre. Il devait survivre.
Il fit un pas, puis un autre, glissant sur des plaques de tôle rouillée. Le paysage de la ruche inférieure s'étendait au-delà de la décharge. Des structures titanesques, noires de crasse et constellées de millions de fenêtres, s'élevaient vers le ciel jaune, disparaissant dans le smog. C'était une fourmilière d'acier, une prison verticale dont il était au pied. Au loin, il entendait le grondement constant des fonderies, le sifflement des trains de marchandises, la rumeur sourde et oppressante d'une civilisation de quarante mille ans.
Un bruit différent attira son attention. Un grincement métallique, proche. Il se figea. Dissimulé derrière un amas de barils de produits chimiques, il observa.
C'étaient des ramasseurs. Des silhouettes faméliques, vêtues de haillons, armées de crochets et de sacs, fouillant méthodiquement un secteur de la décharge. Leur peau était grise de crasse, leurs yeux cernés de fatigue. L'un d'eux, plus grand que les autres, portait un morceau de métal brillant. Un tube à vide, sans doute. Il le tendit à un autre, plus âgé, qui l'examina d'un œil expert.
Notre héros sentit la pulsation dans sa tête s'intensifier en se focalisant sur l'objet. Lui aussi, il le voyait. Il voyait sa fonction première, son utilité perdue, et surtout, il voyait le court-circuit qui le rendait inutile. Un fil dessoudé à l'intérieur, une simple soudure à refaire. Le vieux ramasseur ne le voyait pas, lui. Pour lui, ce n'était qu'un bout de métal à troquer pour quelques rations.
Une envie irrépressible le prit. Celle de s'approcher, de prendre le tube, et de le toucher. De faire ce qu'il avait fait avec le câble. De lui rendre sa voix. Il se retint de justesse. Il était nu, sans défense, avec un seul bras. S'aventurer vers ces inconnus sans connaître leurs intentions était une folie.
Au lieu de cela, il recula, s'enfonçant plus profondément dans le labyrinthe de ferraille. Il devait d'abord s'équiper. Se faire un abri. Comprendre cette voix dans sa tête.
Il passa le reste de la journée à explorer les abords de son point de chute. Ses gestes étaient guidés par une étrange certitude. Il ne cherchait pas au hasard. Il savait. Il savait que tel amas de câbles contenait une batterie à l'énergie résiduelle. Il savait que telle carcasse de drone contenait un système d'allumage intact. Il savait, en posant sa main sur une plaque de blindage cabossée, qu'elle protégerait mieux son dos du vent glacial que n'importe quelle autre.
Sans même y penser, il assembla un petit campement. Un abri de tôle maintenu par des tiges de métal tordues qu'il planta dans le sol avec une précision étrange. À l'intérieur, il fit un feu minuscule en court-circuitant la batterie avec des fils. Une flamme bleutée et sans fumée dansa sur un morceau de céramique réfractaire, une petite source de chaleur et de lumière dans l'obscurité grandissante.
Alors qu'il était blotti près de son feu, le bourdonnement dans sa tête devint soudainement plus aigu, plus pressant. Une alarme. Il se figea. C'était une menace, il le savait. Il se glissa hors de l'abri et vit une lueur danser au loin, entre les montagnes de détritus. Des torches. Une bande de chiffonniers, plus nombreuse et plus brutale que celle du matin, se dirigeait droit vers lui. Ils avaient dû voir la lumière de son feu, ou repérer son abri.
Il n'avait nulle part où fuir. Derrière lui, une falaise de ferraille instable. Devant, la bande approchait. Cinq, peut-être six hommes, armés de barres de métal et de lames rouillées.
La peur le glaça, mais en même temps, elle décupla la pulsation dans son crâne. Elle n'était plus un murmure, mais un cri assourdissant de machines. Ses yeux tombèrent sur un tas de détritus à ses pieds. Un moteur de quelque chose, un bloc de métal lourd et inerte. À côté, un long câble d'alimentation épais, terminé par une pince crocodile.
Sans réfléchir, il attrapa le câble. Sa main tremblait. Il colla la pince sur une borne du moteur. Il ne se demanda pas comment il savait quelle borne. Il le savait, c'est tout. Il posa sa main à plat sur le bloc de métal froid.
Le chuchotement devint un ordre. Il parla au moteur. Il ne prononça pas un mot, mais sa volonté se projeta dans la machine, exigeant, ordonnant, commandant.
Une décharge électrique fit trembler l'air. Un bourdonnement grave s'éleva du moteur, qui vibra sous sa paume. Les yeux du jeune homme s'écarquillèrent alors qu'une lueur bleutée, celle de sa flamme, parcourut les spires du moteur, puis le câble, pour venir mourir au bout de la pince. La machine n'était pas seulement allumée ; elle était vivante, pleine d'une fureur contenue.
Les chiffonniers étaient à une vingtaine de mètres. Leur chef, un colosse borgne, le vit et ricana.
· T'as trouvé un joujou, le manchot ?
Le jeune homme ne répondit pas. Il leva la main qui tenait la pince, et il se concentra. Il se souvint du flux qu'il avait senti dans le câble, dans le moteur. Il l'avait créé. Il pouvait le guider.
Il projeta sa volonté.
Un arc électrique bleu-blanc jaillit de la pince avec un craquement assourdissant, frappant le sol aux pieds du borgne. La décharge fit exploser un morceau de plastique, projetant des éclats brûlants. Les chiffonniers hurlèrent de surprise et de peur, reculant en titubant. Le borgne leva sa barre, mais le jeune homme concentra de nouveau sa volonté, et un second arc, plus puissant, frappa la barre elle-même. L'homme hurla, projeté en arrière, le métal chauffé au rouge lui brûlant les mains.
Terrorisés, les autres prirent la fuite, abandonnant leur chef groggy.
Le silence retomba, seulement troublé par le ronronnement satisfait du vieux moteur. Le jeune homme haletait, vidé, tremblant de tous ses membres. Il regarda sa main, celle qui avait canalisé la foudre. Elle était intacte. Puis il regarda le moteur, redevenu inerte. Il l'avait réveillé, et il s'était éteint.
Il savait maintenant qu'il n'était pas seulement un amnésique perdu dans une décharge. Il possédait un pouvoir, un don terrifiant et merveilleux. Mais cela ne lui disait pas qui il était. Cela ne lui rendait pas son nom, ni son passé.
Alors qu'il se laissait tomber au sol, épuisé, le bourdonnement reprit dans sa tête. Mais cette fois, il n'était pas un cri. C'était une question. La question qu'il se posait lui-même, mais formulée dans le langage des machines, un écho froid et métallique qui résonna dans le vide de sa mémoire.
Qui suis-je ?
Il n'avait pas de réponse. Mais pour la première fois depuis son réveil, il avait un objectif : le découvrir. Et pour cela, il devait d'abord survivre, et utiliser ce pouvoir qui, manifestement, était la seule chose qui lui restait.
